Il photographie les derniers instants d'une jeune fille condamnée et déclenche une polémique pour ne pas l'avoir aidée

Le photographe ayant immortalisé le calvaire d'une adolescente mourante lors d'une éruption volcanique en 1985 raconte pourquoi il ne l'a pas sauvée.

C'est l'un des clichés les plus célèbres de l'histoire !

À l'Automne 1985, le monde découvrait, impuissant, le visage d'Omayra Sánchez Garzón, 13 ans, prise au piège de l'eau dans les décombres de sa maison détruite par les coulées de boues du Nevado del Ruiz, à Armero (Colombie). Entré en éruption le 13 novembre, ce volcan, pourtant en sommeil depuis 69 ans, avait explosé et provoqué une catastrophe sans précédent en Colombie, causant ainsi la mort d'au moins 21 000 personnes.

Image du Nevado del Ruiz (Colombie), quelques jours avant son éruption, en novembre 1985Crédit photo : Wikimedia Commons

Parmi ces victimes figurait, hélas, la jeune Omayra Sánchez Garzón, qui succombera à ses blessures le 16 novembre 1985, après trois jours de calvaire. Présent à ses côtés dans les dernières heures de sa brève existence, le photographe français Frank Fournier avait immortalisé la lente agonie de la jeune fille. Son cliché, récompensé par le prix de la photographie de l'année en 1986 - avait fait le tour du monde à l'époque, suscitant une énorme controverse. Taxé en effet de voyeurisme, le photographe a toujours réfuté cette accusation, assurant qu'il n'avait fait que son travail afin de sensibiliser l'opinion sur ce terrible drame. 

Omarya Sánchez Garzón, prisonnière des décombres après l'éruption du Nevado del Ruiz, en novembre 1985Crédit photo : Franck Fournier

Le martyr d'Omayra Sánchez Garzón

En 2014, près de 30 ans après la catastrophe, Frank Fournier avait accepté de revenir sur cet événement marquant de sa carrière et de sa vie. Replongeant dans ses souvenirs, le photographe avait ainsi raconté à France Inter la genèse de ce cliché bouleversant, passé depuis à la postérité.

Informé de la catastrophe, Frank Fournier (qui travaillait pour Contact Press Images aux États-Unis) avait débarqué dans un pays où le chaos régnait déjà, bien avant l'éruption. Quelques jours plus tôt avait eu lieu en effet l'assaut sanglant de l'armée colombienne contre le Palais de justice de Bogota, occupé par les rebelles du M-19 (le mouvement du 19 avril) qui retenaient en otage plus de 300 personnes. Une intervention militaire qui avait fait près de 100 morts. Vous l'aurez compris, le contexte en Colombie était alors très tendu et peu propice à des interventions de secours dans les zones sinistrées.

« J’arrive à Bogota à minuit, et je prends un taxi pour aller sur la zone sinistrée d’Armero (...) Il y avait un climat politique de tension terrible. Le gouvernement n’était pas prêt à s’occuper de manière efficace d’une évacuation de ce type, dans une zone aussi difficile d’accès. » (Frank Fournier)

Une fois sur place, à Armero, le photographe assiste d'abord à des scènes terribles, le 14 novembre, en croisant des survivants « complètement traumatisés ». Le lendemain, après avoir marché de nuit, il arrive enfin sur les lieux où la jeune Omayra Sánchez Garzón est prise au piège, mais il ne saisit pas tout de suite la gravité de la situation.

« Mon espagnol n’étant pas parfait, je ne comprenais pas tout, je ne savais pas si la petite fille avait besoin d’aide ou non » (Frank Fournier)

En découvrant l'adolescente, entourée de journalistes et de secouristes qui tentent de la rassurer en lui donnant de l'eau, Frank Fournier est saisi par son visage qu'il immortalise à plusieurs reprises. C'est de cette série de photos dont provient le fameux cliché que tout le monde connaît aujourd'hui. 

« Cette photo, ce n’est pas moi qui l’ai prise, c’est elle qui me l'a donnée. C’était son regard, je ne faisais que tenir l’appareil. Je pense à elle et à d’autres gens qui étaient là. Dans ce genre de situation, il y a un silence énorme (...) » (Frank Fournier)

Crédit photo : Franck Fournier

Il restera à ses côtés jusqu'au bout, assistant, impuissant, à son agonie. Les yeux de la jeune fille, devenus noirs à cause de son immersion prolongée dans les eaux boueuses - le marqueront tout particulièrement. Un détail troublant qui donne à la photographie son aspect unique et bouleversant.

« Je ne voulais pas quitter cette petite fille. Je suis resté jusqu’à sa mort, à 9h16. Je suis resté 3h avec elle. » (Frank Fournier)

Lors de cette interview accordée à France Inter, Frank Fournier avait également répondu à ceux qui l'accusaient de ne pas avoir tenté de sauver Omayra Sánchez Garzón. Fils de chirurgien, le photographe avait alors affirmé qu'il n'y avait plus rien à faire et qu'une intervention n'aurait fait qu'empirer les choses.

« Il faut comprendre que quand il y a ce genre d’accidents, sortir quelqu’un qui est coincé est pratiquement impossible (...) pour Omayra, le pan du mur qui la coinçait était comme un garrot et lui bloquait le sang. Quand vous le soulevez, le sang n’est pas ré-oxygéné et devient toxique. Beaucoup de gens sortis trop rapidement des décombres, y restent. » (Frank Fournier)

Le photographe français Frank FournierCrédit photo : Wikimedia Commons

Bien conscient de la polémique que sa photographie avait entraînée à l'époque, le photographe avait, par ailleurs, justifié son travail par la nécessité de témoigner.

« C’est très important que cette image et d’autres aient été faites : grâce à elles, le gouvernement colombien a réalisé sa responsabilité et son devoir. Nous voulions montrer l’irresponsabilité des élus, des militaires et des religieux qui ont tous fui devant leur responsabilité » (Frank Fournier)

Et de conclure : « On voulait tous que la catastrophe soit rapportée au mieux. Plus il y avait de documents à montrer, mieux c’était pour tout le monde. ».


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Au sujet de l'auteur :

Évoluant dans la presse web depuis l’époque où celle-ci n’en était encore qu’à ses balbutiements, Mathieu est un journaliste autodidacte et l’un de nos principaux rédacteurs. Naviguant entre les news généralistes et les contenus plus décalés, sa plume s’efforce d’innover dans la forme sans jamais sacrifier le fond. Au-delà de l’actualité, son travail s’intéresse autant à l’histoire qu’aux questions environnementales et témoigne d’une certaine sensibilité à la cause animale.